Qu’avons-nous besoin de nourrir en nous pour être bien avec les autres ? Dans cet article, je raconte quelques expériences douloureuses de groupe, et en quoi elles parlent de moi… et probablement de nous.
Mon questionnement, c’est de quoi avons-nous besoin pour être bien ensemble ? En cela, j’interroge en particulier les hypersensibles, dans la mesure où ceux qui sont mieux adaptés ne rencontrent pas tant de difficultés à être ensemble, ou tout simplement à se sentir nourris, ensemble.
C’est là toute la nuance de l’histoire : on peut être entouré et se sentir seul, on peut être isolé et se sentir seul, et parfois, pour certains, être seul et en fait, ne pas se sentir seul, ce qui est une sensation extrêmement favorable car elle indique qu’on se sent animé seul et sans aucune dépendance. Le top.
Tout d’abord, les expériences ‘douloureuses) et ce qu’elles me racontent.
La retraite de méditation
Il y a deux ans, je suis allée faire une retraite de méditation dans un centre bouddhiste que je connais bien, du côté de Limoges, 10 jours.
Je commence à méditer, cool. Et en dehors de la méditation, je rencontre les participants, je parle avec eux, j’ai plaisir à partager avec eux.
Petit à petit, à mesure que les jours passent, je pleure de plus en plus pendant les méditations. Au début, je me dis : tiens, c’est cool, je libère, chouette. Mais normalement, quand on libère, on rencontre derrière, le lendemain, ou quelques heures après, des moments de grand euphorie, de grand énergie. Une expansion. Point de cela chez moi. Je ne m’en fais pas la remarque sur le coup. Je crois que je libère. Et c’est sans doute le cas, mais avec une petite nuance néanmoins…
Avec certains clients, quand on travaille la libération émotionnelle, on peut libérer une charge de façon définitive. Mais parfois, une charge émotionnelle demeure, et ce qui lui est caractéristique, c’est qu’elle est sans cause. Elle s’exerce de façon non identifiée. Souvent alors, c’est que ça ne parle pas du passé, mais du présent. On sait qu’il y a une charge dans le présent, mais on ignore laquelle (conjoint, travail, mère, etc.). On n’est pas bien, on se sent chargé, mais on ne sait pas pourquoi. Forcément, cela signifie qu’il y a une part en nous qui résiste, qui craint de regarder et de ce qu’elle va trouver.
Cependant, tant qu’elle ne sera pas identifiée, le mal être se poursuivra.
Le mental peut grave résister à ce diagnostic, pour pleins de raisons, parce que ça ne fait pas partie de notre voie tracée, ou parce que ça n’appartient pas à l’identité que l’on s’est raconté de soi. Parce que ça pourrait indiquer un problème, une inaptitude, un truc qu’on n’arrivera jamais à faire, s’intégrer, relationner, faire sa place, alors, on résiste.
Bref.
Dans mon cas là, pendant cette retraite, effectivement, à un moment, je finis par me dire : zut, il y a un truc qui va pas. Car ce que je ne dis pas, c’est que je ressens de plus en plus de la tristesse, une douleur floue (nous y voilà !) dans mon interaction aux autres. Certes je pleure pendant la méditation, mais globalement, mon malaise avec les autres augmente au fur et à mesure que les jours passent. Sans que j’y vois une raison. Je le subis et je me sens impuissante.
Deux années auparavant, j’avais déjà fait une retraite familiale au même endroit. Et en prenant un peu de recul, je réalise que je revis une situation récurrente. Au début, j’étais pleine de joie et d’énergie à échanger avec les autres. Puis petit à petit, j’avais commencé à me sentir mal, une boule au ventre, puis des sensations de rejet, de ne pas être aimée, etc.
L’état de panique n’est alors jamais bien loin. J’ai dans ces deux expériences quelques remontées vibratoires où d’un coup, tout va bien mais la plongée en enfer est, semble t-il, inéluctable. Sauf que la cause de cet enfer m’échappe complètement. Je pourrais même dire qu’une part de moi est persuadée que tout vient de moi. Que c’est moi, qui ait un problème. Parce que sur le papier, les gens me semblent normaux. Ils semblent cool, échangent les uns avec les autres, font leurs petites affaires, ont l’air ben aise. Ils ont l’air de se satisfaire les uns des autres. Mais pour moi, c’est l’enfer. Et je me sens clairement non pas rejetée (sur la 2è expérience) mais mise à distance. J’en conclus que j’ai des tonnes de blessures à libérer. Et ok, je libère. Continuons alors à méditer. Puisque je libère.
En quittant ma retraite l’année dernière, je trouve un petit mot d’une participante, une espagnole, vive et pleine d’énergie. Elle me dit : Gwenn appelle-moi, il faut que je te parle.
Je ne l’appelle pas, puis un jour, comme ça, quelques mois après, hop, je l’appelle. Et d’entrée, elle me dit : Gwenn, tu n’es pas bien parce que tu donnes trop.
Comment ça lui fais-je ? Elle me dit : tu donnes trop au gens, tu attends d’eux la même chose, mais ils ne peuvent pas, ils ne sont pas capables. Tu dois te préserver des autres, tu dois te faire un bulle, sinon tu seras blessée. C’est normal que t’aies pleuré pendant 8 jours, tu n’as aucune carapace. Ca ne peut pas réagir autrement en toi. C’est ce que j’ai vu.
Je sens ses mots mais je n’arrive pas à exactement capter avec mon cerveau. Les gens me paraissent si normaux les uns avec les autres. J’ai quand même le sentiment que c’est moi qui plonge toute seule. Ca veut dire quoi « faire ma bulle » ? Ne plus parler aux gens ? Qu’est ce qu’ils ne sont pas capables de quoi ? Je donne trop, mais de quoi ? Le fait de discuter ? Bon, en même temps, j’ai cette petite sensation que je connais qui dit : là tu comprends rien, mais laisse un peu de temps, ça va exploser.
J’en reste là. Je comprends plus ou moins mais je ne suis pas sous le choc, comme quand on a une montée de conscience. J’avais d’autres trucs en cours. J’ai laissé. Ca me paraissait trop … vague.
L’écolieu
L’année suivante, je vais faire une journée de woofing dans un écolieu.
J’arrive, la première personne que je rencontre est sympa, ça se passe bien, on jardine ensemble. Je le fais parler de lui. Il me parle de sa vie. Puis il se demande pourquoi il me parle autant de lui. Je lui dis que ça m’intéresse, c’est sans doute pourquoi.
Je rencontre d’autres personnes. Comme d’habitude, dans cette première rencontre, je me sens bien, je suis curieuse de tout le monde, j’ai envie de discuter. Et je sens en même temps, au moment même où je l’écris, que je suis dans une quête. Confusément, je pense qu’il y a déjà une croisade à l’intérieur de moi (le but de cet article e va être de la sortir). Mais je n’en ai pas conscience. Qu’est ce que je veux à travers tout ça ? Je n’en sais rien. Mais il y a une forme de fantasme du groupe, de la relation à l’autre possible.
Je rencontre pleins de gens jusqu’au soir, y compris le fondateur du lieu, Alexis, qui me fait forte impression. Il a 80 ans mais il est en vrai sexy. Calme, plein d’amour, puissant et humble. Je sens beaucoup de fluidité relationnelle avec lui. Le courant passe. J’ai envie de parler et là, je ne me sens pas en croisade, je ne me sens pas active. Je me sens détendue. Je me sens comprise. Nous avons les mêmes sujets de préoccupation, les mêmes impressions, les mêmes douleurs, les mêmes appels semble t-il. Ses textes me font pleurer. Bref, c’est fluide entre nous. Alors peut être que tout le monde vit ça en sa présence, c’est possible. Mais j’en fais en tout cas l’expérience ainsi.
Je dois avouer d’ailleurs que je ne suis pas complètement détendue avec lui. J’en fait sans doute un peu trop (oh je me fatigue rien que d’y penser), histoire de marquer qu’on se ressemble, que notre quête est commune, qu’on peut creuser ensemble, bref, mon infatiguable recherche de compagnon de quête se manifeste… Mais dans l’ensemble, la sensation est chouette.
Le lendemain, après une nuit sans sommeil (trop d’énergie), je sens une énergie particulière en moi. Sensible et intense. Je médite, je promène mon chien et ceux qui traînent. Puis je partage une méditation avec quelques personnes. Le manque de sommeil me rend très émotionnelle. Je sens mon cœur tout tendre et réceptif. Dans ces moments là, je perçois tout. Je deviens une éponge émotionnelle. La beauté me touche et me fait pleurer. Les rayons du soleil sont une bénédiction divine, etc. Et évidemment, confrontée aux humains, ça peut être génial comme apocalyptique. Bon je vous passe le suspense, c’est l’apocalypse (d’où le fait que l’histoire existe, j’aurai pas fait un article sur une bonne journée de woofing, point).
Je vais au petit déj et là, un des membres de l’écolieu m’ignore. Sa distance hier m’avait laissée indifférente (ça lui appartenait de façon évidente), sa distance ce matin me fait mal. « Je ne suis pas aimée » est le sentiment qui me vient. Impossible de lutter contre ce « il m’aime pas ». Le fameux accueillant avec qui j’ai discuté et jardiné la veille est là aussi. Mais, il est moins chaleureux. Un peu plus distant. Moi qui aies besoin de me sentir liée dans cet endroit où je ne connais personne et où tout le monde se connaît, je commence à me sentir un peu « en douleur ». J’ai une légère boule dans mon ventre, dans mon cœur, les deux, et elle commence à prendre de l’ampleur. J’essaie de la maintenir et de passer par dessus. Ben voyons…
Une autre personne vient de façon amène vers moi. Nous commençons à discuter. La boule s’allège. Mais ça ne suffit pas. Au gré des interactions de la matinée, l’écroulement intérieur se poursuit, inexorablement. Je suis de plus en plus insécurisée. Un sentiment de déjà-vu qui m’étreint pendant que la panique monte lentement, mais sûrement. J’essaye de lutter contre, mais c’est peine perdue.
A 10h, nous devons cuisiner ensemble. Sur le papier, c’est génial, j’adore cuisiner à plusieurs. Mais dès que je m’installe, la galère commence. Tout le monde a du boulot, et la personne qui confie les missions est celui … qui est très distant avec moi. Je ressens une insécurité que j’essaye de maitriser et je lui demande une mission. Mais il reste vague. Chacun vaque à ses occupations, bien occupé. Impossible de trouver un truc à faire, tout est déjà pris. Lui ne me donne rien à faire. Je reste bras ballants, le couteau à éplucher dans les mains, perdue, observant les autres s’affairer gaiement, fort de leur sentiment d’utilité dans le collectif. Et moi, je reste suspendue à mon inaction.
J’attends un peu, habituée que je suis à m’accrocher, à tout tenter pour faire partie, être acceptée (ça se formule pas du tout comme ça dans ma tête, mais au fond du fond, c’est ce qui se joue je crois) puis, alors que je sens la grosse boule d’angoisse s’épanouir pleinement en moi, quelque chose lâche. J’abandonne. Contrairement à d’habitude où je me serais fait violence pour essayer malgré tout (sans que ça marche vraiment), je renonce. Je décide de quitter le navire, seule, en échec. Bref, je choisis l’échec à la souffrance. Ce qui est vraiment, vraiment atypique.
Le renoncement m’apporte un léger soulagement, bizarrement, alors que j’acte mon échec, mais je suis quand même très mal, très angoissée, très triste tandis qu’une sensation de désespoir commence à faire sa place. C’était THE activité collective de la matinée. Si je rate cet épisode, je suis foutue. Je l’ai raté. Je vais être seule définitivement sans rattrapage possible (je livre tout ce qui me passe dans la tête).
J’essaye d’aller jardiner à défaut de cuisiner mais quelque chose de douloureux est enclenché. Le désespoir, la tristesse sont en phase de débarquement. Je ne peux plus résister. Plus rien ne peut me sauver. Je plonge. J’essaye de faire par ci par là, lire, bavarder, mais le cœur n’y est plus. Je suis dans cette sensation d’isolement et de, non pas de rejet, mais de non accès aux autres. Comme si j’étais derrière un mur de verre et que je ne pouvais plus accéder aux autres. Je les vois vivre, s’amuser, et je ne suis qu’une grosse boule de douleur que tout le monde regarde un peu bizarrement, à distance, sans que quiconque puisse s’en approcher.
Ceux qui me battent froid sont des ennemis. Ceux qui restent sympas me deviennent inaccessibles. Je suis emmurée vivante.
Bon c’est du déjà vécu. Un écho génial à des moments où je peux dire que me tirer une balle semble la seule issue. Et j’ai 13/14 ans.
Après 1h de survie en milieu inhospitalier, à lutter et essayer de faire ce pour quoi je suis là (m’intégrer), une part de moi vient me signaler qu’il est l’heure de renoncer, mais alors totalement. C’est quelque chose qui m’est étranger. Une part de moi s’est toujours échiner à rester. A s’efforcer. A essayer. Sans aucun doute dans une profonde douleur et contraction. Sans aucun autre résultat que le contraire de ce que je recherche. Mais incapable de renoncer. A vrai dire, incapable d’être en conscience sur quoi que ce soit à ce moment là. Et même après.
Si j’extrapole, c’est comme si l’exil était la mort. Comme si tout valait mieux que l’abandon. Je pense aux enfants qui restent dans des relations triangulaires de copines hyper toxiques. Quand on y revient, une fois qu’ils sont adultes, on découvre que à cet âge, tous les enfers sont préférables à la solitude. Même là où on sera traité et identifié comme une m****. Notre besoin d’être ensemble est absolu…
Là, c’est inédit, une part en moi décide que c’est bon : je rend les armes de mon intégration espérée, je me résous à l’échec, avec un profond sentiment d’impuissance et de solitude. Je ne le sais pas encore, mais c’est une étape notable et bienfaisante. Parce que je choisis de ressentir l’impuissance plutôt que me transformer en serpillère. Le renoncement, la magie du renoncement commence à agir…
J’organise mon départ, et dans mon désespoir, essaye de me raccrocher à l’idée que je pourrais aller voir un ami après, quelqu’un qui pourrait accueillir ma tristesse, me laisser pleurer dans ses bras, être juste là, en fait. L’idée de rentrer seule, chez moi, un samedi, alors que j’avais prévu d’être ailleurs tout le weekend, en mode woofing/fête, me met un peu en panique. Je connais le scénario. Chez moi, je vais me sentir restless, fébrile, incapable de profiter de quoique ce soit, mal partout et bien nul part. Un état horrible mais qui semble inévitable. J’ai le cœur lourd.
En partant, Céline, une des participantes, vient vers moi et me demande si ça va. Je sens qu’elle y met de la présence, elle me regarde droit dans les yeux, contrairement aux autres. Ca me touche. Je lui dis que non. Je suis tendue, mon faux-self est contracté, mais je ressens en même temps et soudain beaucoup de gratitude pour ces quelques secondes de réelle attention qu’elle me donne. Sa présence là me donnerait presque envie de rester. Je note intérieurement pour mon prochain auto-debriefing que la présence, l’attention offerte est un incroyable cadeau dans ces moments et répond sans doute à un manque, que dis-je, un abîme.
Je pars, toujours bouleversée et au fond du trou. Je m’attends à des jours de déprime. Bizarrement, après 20 mn, je commence à me sentir mieux. Je me pense au bord du suicide pour une semaine, me voilà à me sentir légèrement mieux. Pourtant, si blessure d’enfance il y a, si c’est ça, l’écho, c’est pas 20 mn de trajet qui devrait m’en faire sortir. Alors ? C’est bizarre ça.
Après 30 mn, je commence à me sentir prête à rentrer chez moi, avec de vagues envies d’écriture Mais je sens ce focus qui monte. J’ai toujours une boule au coeur, je pleure par vagues (ma meilleure façon de libérer, je n’en fais nulle économie), mais quelque chose s’allège notablement. C’est comme si l’expérience ne disait rien de moi, de mon être, mais était faite simplement pour en comprendre l’enseignement. Ca paraît logique dit comme ça, mais le ressentir 20 mn après l’apocalypse, c’est assez étrange.
Puis je reçois un sms, un ami me propose de passer chez lui. Je sais que c’est pas un pro de la discussion perso, mais bon, allez j’y vais. Bizarrement, ça se passe bien, malgré mon état déplorable. Je suis déprimée, mais je suis aussi détendue (l’effet renoncement, mais je l’ignore). Heureuse de le voir. On marche dans la forêt, on s’infiltre dans une compétition de chevaux, on mange des crêpes, on bricole une sorte de masque africain avec des canettes de récup. Je me sens très détendue. Un gros chagrin palpable à l’intérieur, une envie de mourir latente, mais du plaisir à être là. Bref, je suis officiellement déprimée et prêt à mourir, mais cette crêpe est super bonne.
Je retrouve ici (sans en avoir conscience à ce moment là) l’effet que l’on touche quand « ça » lâche à l’intérieur de soi. Rien à voir avec l’horreur de l’angoisse, de la résistance. On touche une peine immense mais on est bien en même temps. Comme un enfant qui s’abandonne pleinement à la tristesse. Le renoncement procure une sensation extraordinaire où il n’y a plus d’attentes, plus de tentatives, plus d’accrochage. On se résout à ce qui est, et en réalité, ce qui a lieu, c’est que notre égo s’est écarté. Et son énergie douloureuse en même temps. A la place, on est déjà en train de s’en remettre à plus grand que soi. Mais, je le concède, nous n’en avons aucune conscience sur le coup !
Je vois bien cependant qu’il y a un fort contraste avec ce que j’ai vécu 2 heures avant. Et je suis pourtant toujours la même personne. Alors, comment est-ce possible ? Car si j’ai un problème, comme une part en moi en a posé le postulat depuis longtemps, comment ce qui est un problème ici ne le serait plus là ? Comment puis-je passer aussi vite d’un état à un autre en changeant juste de personnes ?
On sent que cela pourrait signifier que le problème viendrait pas seulement de moi, mais du contexte, aussi. Mais à l’intérieur de moi, ça n’ose imaginer cette hypothèse. Ca tient beaucoup à une sorte de malédiction, de condamnation, de non-espoir. Ca n’ose croire le contraire.
Je rentre ensuite chez moi et passe voir le père de mes enfants pour parler organisation pratique. Nous discutons. Je parle, je pleure, et je pleure. C’est primal, mais c’est agréable. On discute de moi mais d’autre chose. Tout me fait pleurer. A vrai dire, mes difficultés relationnelles font aussi écho pour lui. Je suis mal mais là aussi, j’en tire un sentiment de profonde détente. Encore cette vague sensation d’abandon qui nous rend intense mais si détendu en même temps intérieurement…
Je vois à nouveau que cet état là n’a rien à voir avec mon état dans l’écolieu. Je suis vulnérable, et c’est bon. Et c’est partagé. Comme ça, ça devient délicieux en vrai.
Je sens confusément qu’un truc est en train d’émerger en moi. Je sais que ça sortira plus clairement dans quelques jours. J’ignore quoi quand comment, mais je sens que c’est gros.
Je rentre chez moi. Je suis bien.
Je me pose alors la question d’introspecter mes expériences de vie qui auraient un goût similaire, ces expériences momentanées avec des groupes. Je m’y mets.
Autres expériences de groupes
Le bled
Quand j’allais dans le bourg de mon bled boire une bière il y a quelques années et que je me frottais à la communauté bobo/gaucho/cool du lieu, je me sentais mal. Si j’étais avec quelqu’un, ça allait. Mais si j’étais seule, je commençais à me sentir comme « hors du groupe ». On pourrait le résumer à une sensation d’exclusion. De non qualification. J’en parlé ensuite avec d’autres personnes qui avaient expérimenté la même sensation (quel soulagement !). Notre sensation (diffuse) est qu’il y avait comme un clan, et on était soit dedans, soit dehors. Si je ne suis pas dedans, je n’ai pas de valeur. Et il n’y aura pas de chaleur. Il n’y aura pas d’intérêt, pas de curiosité. Juste une polie distance. Les membres du groupe discutent, rigolent et manifestent leur amitié entre eux, mais l’étranger en sera exclu. De façon assez automatique (et c’est cet automatisme qui a tendance à me hérisser les poils parce que ça sent le système à plein nez, là comme ailleurs, mais avec beaucoup de bonne conscience…).
Ensuite, il y a ceux qui font parti des ennemis (ce n’était pas mon cas). Une pensée divergente, une style trop bourgeois ou trop beauf, ceux-là ne sont pas alors simplement objet d’indifférence, il y a un fond de jugement, de mépris. Je me rappelle cela avec une accordéoniste, qui malgré son statut d’artiste (qui aurait dû lui donner quelques points, mais il lui manquait probablement des positions indignées sur le plan politique), avait quelque chose de différent qui attirait le jugement. Elle était l’objet d’une cabale non dite. Et elle ne s’en rendait pas compte. Elle souffrait relationnellement, mais elle continuait à essayer, à être sympa, gentille. Peine perdue. Elle a dû perdre beaucoup d’énergie à cet endroit… J’avais été horrifiée plusieurs fois de voir comment, dans mon groupe de musique, quand nous la croisions, elle pouvait être traitée de façon condescendante (sans que rien ne soit clairement dit) ou par derrière de façon pour le coup ouvertement moqueuse, sans que officiellement, il n’y ait, vraiment, mais vraiment, aucun fondement. Mais tout le monde s’entendait pour la mépriser… gentiment. Suffisamment gentiment pour ne pas se sentir un connard, même s’ils l’étaient, dans cet instant. Et sans doute que militer à gauche soulageait leur conscience.
Bref.
Les camps de vacances
Une expérience assez cauchemardesque.
Si je ne doutais pas (trop) de moi jusqu’à 10 ans, j’ai commencé à fortement m’inquiéter de mon cas après un camp à Saint Malo quand j’avais presque 11 ans. L’âge est important car toute cette colo s’est déroulée une base de séparation par âges. J’étais dans le groupe des 11-14 ans, mais en total décalage avec les filles de mon âge. Mon école de campagne m’avait gardée éloignée de tout ce qui était mode et garçons. J’aimais l’aventure dans la nature, courir et jouer à l’élastique. J’étais, je ne le savais pas encore, pas intéressante à cause de ça.
J’avais rencontré une fille le 1er jour de la colo, qui était très belle, elle s’appelait Françoise Blot Nous étions devenues très vite amies, plus elle m’avait larguée » parce que je n’étais pas assez cool. Pas assez fille, pas assez intéressée par les garçons, pas assez sophistiquée, pas assez sûre de moi sans doute, pas assez « grande », enfin bref, pas assez intéressante. Devant ce constat et la souffrance qu’elle faisait naître en moi, je m’étais reléguée dans le bâtiment des plus petites où il y avait ma cousine de 10 ans, souffrant d’être entourée des 6-10 ans quand les 11-14 s’amusaient ensemble, mais en même temps incapable de sortir de mon dortoir enfantin et sécurisant pour aller me baigner dans le monde des grandes et faire semblant que tout cela faisait sens. Car non, ça ne faisait pas sens pour moi.
Mes douloureuses expériences avec le groupe ont commencé ici. Peut être le ver était-il déjà dans le fruit avant, je ne sais pas. Mais mes années suivantes furent un cauchemar.
Le regard qui me dit qui je suis
Je réalise que sur d’autres expériences de groupe, j’ai échappé au cauchemar quand j’étais accompagnée d’un ami. Quand une personne me renvoie à qui je suis. Quelqu’un qui me fait sentir que je suis suffisante. Et même chouette. Alors, comme par miracle, je ne suis plus en dépendance avec l’extérieur, je « vois » l’extérieur et je n’en suis plus dupe. Je pouvais même le trouver hyper con. Mais, je n’étais pas en dépendance. Car j’avais un alter égo.
En revanche, sans ce miroir rassurant de l’autre, je m’écroulais. Les traumatismes prenaient le pas. Je plongeais dans ma personnalité blessée.
Je pense à ma fille et à sa phobie scolaire en 6è. La notion de clan duquel on est exclu a été un vrai cauchemar pour elle. Le sentiment d’appartenance n’était pas là. Elle n’était pas reconnue en tant que membre de l’ensemble. Et je peux d’ors et déjà ici voir se dessiner ce dont nous avons besoin.
Nous avons besoin d’être une brique du tout. Si nous ratons cette expérience, ou si elle nous laisse un traumatisme, le rapport au groupe sera un cauchemar toute notre vie… enfin, jusqu’à ce qu’on le libère.
Les expériences de groupe positives, ou la brique d’un tout
J’en ai peu mais néanmoins quelques unes, significatives. Dans tous les cas, je me suis sentie de façon notable comme la brique d’un tout, je le vois en l’écrivant.
Chaque fois que j’ai fait partie d’un groupe de musique, la difficulté à être en groupe a disparu. Le fait d’avoir ma place, d’être utile sans que ce soit à prouver et redémontrer éternellement (on a besoin de mon instrument et en soi, ça justifie ma place), que nous soyons tous dirigés vers le même but est un soulagement incroyable. Je veux dire, la paix intérieure que je touche à cet endroit tout en ayant le plaisir d’être ensemble est un cadeau.
Être en formation est aussi une expérience particulière, car nous sommes tous confinés ensemble à un endroit mais tous tournés vers un point extérieur vers lequel nos regards convergent : le formateur et son sujet. Nous n’avons aucune injonction de participer ou à nous livrer ou à être autre chose que ce que nous sommes. Nous interagissons librement, sans pression sur les autres. Il n’y a pas de clan excluant l’autre, et c’est toujours surprenant comment à cet endroit nous supportons des personnalités que nous pourrions tellement jugées insupportables ailleurs. Car nous sommes, temporairement, comme un peuple. Nous sommes tous là, autour d’une table, tous différents mais tous prêt à interagir autour d’un sujet qui nous relie. Nous regardons tous dans la même direction.
Être bénévole sur un festival : je l’ai été sur le festival de Monbouan (RIP). Expérience extraordinaire sur le plan relationnel, même si je peux supposer que le manque de sommeil et l’alcool ont facilité la chose. Je n’ai jamais vécu une telle fluidité dans les rapports avec les autres, surtout à la fin où ça bouillonnait de gens, d’artistes, pas toujours très naturels d’ailleurs, de jeunes comédiens ambitieux venant de Paris et espérant être repérés par le grand Pascal Rambert. C’était bof mais je ne me sentais en rien liée à eux. Je n’étais pas en dépendance sur leur regard. J’étais utile. J’avais ma mission. J’étais une brique du tout.
Enquête
Le plaisir que j’ai eu avec C. et S. à papoter et discuter dans l’après-midi m’indique que je n’ai pas été seulement en mode névrotique de « ça m’appuie sur une blessure de ouf du passé’. Sinon, le bouleversement intérieur serait rester entier après avoir quitté le lieu. Mais il s’est dissout très vite. Tout comme quand je suis partie de la retraite de méditation. Le jour suivant, la boule s’est arrêtée. J’étais même carrément en joie et disponible (mon petit copain du moment m’avait rejoint, c’était carrément bien – au début).
Donc une charge énergétique opère à chaque fois avant. Ce n’est pas seulement un déclencheur qui alimente une blessure gigantesque dont l’énergie doit sortir. C’est aussi que quelque chose opère et n’est pas ok, en vrai.
Mais comment, pourquoi ? Et surtout qu’est ce qui se trame dont je ne vois pas la charge, que je n’anticipe pas et qui ça me tombe dessus ensuite ? Qu’est ce que je refuse de voir qui est probablement là depuis le début, depuis toujours ?
Principe
Quand il y a aveuglement, en général, ça parle d’une attente en lien avec un manque aigu de l’enfance. Le manque génère une dépendance à l’autre dans tout le reste de notre vie, et on ne voit pas le manque clairement, car on est dedans. On « est » le manque.. On est absorbé tellement absorbé par le manque qu’on a du mal à le voir avec recul. Comme dirait Vincent, un ami, on devient needy. Être needy, c’est être en dépendance vis à vis de l’autre. Et cet état est une porte ouverte au désespoir car typiquement, nous irons exactement là où notre manque ne pourra pas être comblé. Où ça ne pourra pas. Mais où l’on croira que ça ne veut pas. Parce que c’est nous. Tout comme je peux penser que le rapport authentique et spontané auquel j’aspirais, j’allais le chercher systématiquement là où ça n’en était pas capable. Et au lieu de voir l’incapacité, je me laissais aveugler par le simulacre, et je pensais que c’était parce que c’était moi
Quelle est donc cette incapacité en face que je ne vois pas ? Quelle est donc ce besoin important, essentiel pour moi que je ne regarde pas en face, sur lequel je ne pose pas de conscience, distribuant mon écoute et mon attention à droite et à gauche, sans m’arrêter sur l’exigence, le besoin là à l’intérieur, et l’incapacité en face à le nourrir ?
Clairement, je pressens que cette incapacité n’opère pas avec Alexis. En sa présence, je suis bien et apaisée (je ressens tellement de gratitude pour cette présence … ), et surtout quand je pars, je suis bien.
Quelques constats :
- Je donne aux autres ce que j’aimerais probablement recevoir, de la présence. De l’ouverture.
- Je donne donc, mais quand il est l’heure de recevoir, je ne reçois pas, pas comme je veux (sauf exception). Ca manque clairement de chaleur.
- Je suis donc beaucoup plus sensible que je ne le crois, car j’ai besoin à un moment de cette chaleur. de cette présence.
- Ce n’est pas parce que les gens sont sympas qu’ils peuvent l’offrir. Et qu’ils peuvent aussi sentir qu’il y a un besoin. Voir même accepter de le voir.
- Il semble qu’il me faille cette garantie de présence, ce lien là, pour être bien avec les autres.
Et là, je pense au traumatisme de tous les enfants qui sont débarqués à l’école en perdant la seule ou les seuls personnes présentes à eux, celles avec qui ils peuvent tout traverser, leurs parents, ou grand frère, ou grande soeur.
C’est quoi cette sensation d’être à l’école, perdu parmi les autres, sans la personne qui nous aime et nous rassure ?
Que devenons-nous, dans ce grand bain, où s’en sortent ceux qui semblent plus sûrs d’eux ?
Quelle est cette expérience d’enfant que je tiens encore à distance probablement, où tu n’as pas de figure aimante et proche pour te sentir exister, pour te renvoyer ton identité, pour savoir que quelqu’un est là, et sera présent pour toi, quoiqu’il se passe ?
Dans les deux situations, retraite et écolieu, je note que je donne beaucoup de présence. D’enthousiasme. Puis je note aussi que certains me la rendent fortement (comme Alexis) et d’autres sont juste réceptifs et prêts à discuter. Jusque là, tout va bien.
Puis d’autres me battent froid. Je le vois car dans les 1ers temps où je suis en forme, je l’observe sans que ça me fasse quelque chose de particulier. Par contre, il est un moment, où cette même attitude me rend malade. Je me sens mal aimée sans comprendre pourquoi. Je n’ai même pas eu l’occasion d’échanger avec les batteurs froids. Alors pourquoi ?
Bon je pourrai systématiser en 4 étapes :
Etape 1 : enthousiasme et présence aux autres,
Etape 2 : sensation de sensibilité, peut être vidage énergétique, mais besoin de présence
Etape 3 : forte réaction aux battants froids
Etape 4 : sensation d’isolement, rejet, désespoir
Maintenant, deux histoires contraires.
En octobre 2001, je vais faire un stage pour partir comme volontaire du progrès. D’ors et déjà et comme depuis que j’ai 6 ans, le groupe est pour moi source de la plus grand joie (quand je suis en forme et bien entourée) comme du pire cauchemar. Là, je ne connais personne, ça devrait être le cauchemar habituel. Néanmoins, changement de contexte. J’y vais en ayant décidé de ne pas partir. Parce que je suis trop bien actuellement avec un groupe de potes. Je fais la fête tout le temps. Je reste ! Donc j’y vais alors qu’une part en moi dit : ouais ok, mais non en fait. Je suis donc pas dans le groupe où tout le monde se pose des questions, stresse de son affectation, essaye de suivre bien le cours. Je suis là, mais plutôt détachée. En mode je fais ma BA, mais je suis pas là. Pour la première fois de ma vie, ça se passe bien. Carrément. Je suis limite la star. Différence avec d’habitude ? La sensation par avance de ne pas être dans le groupe. Mais cette fois ci parce que je le veux. Parce qu’il y a un critère objectif. Et aucune attente vis à vis du groupe. Le détachement quoi.
Avril 2021, stage Orgasme énergétique. 1/3 des gens me battent froid quand ils sont très amènes avec les autres. D’autres sont sympas. Mais je rencontre un ami qui me rassure par sa présence. On est complice. Ca passe. A la fin du stage, invitation du formateur à partager avec chacun, ce qu’on a envie. Plusieurs personnes viennent me remercier pour ma présence ou l’énergie, et, bizarrement, plusieurs personnes m’ayant battu froid… Pressentiment : ils me battent froid non pas parce qu’ils ne m’aiment pas mais parce qu’ils ne sont pas à l’aise avec moi ? Pourquoi ?
Je note que ceux qui me battent froid sont ceux qui gèrent le plus leur image. Ils parlent fort, font œuvre de sociabilité à tout crin, sont un peu plus lèche-botte que les autres et ont toujours l’air d’avoir confiance en eux.
Moralité
Je donne mais j’ai besoin d’être nourrie en retour. Si j’attends d’être nourrie en retour, alors que ça ne peut pas, je vais morfler.
Car à un moment ou un autre, j’aurais besoin de présence. Surtout en ayant donné de l’énergie et de l’attention à des personnes qui ne m’ont pas nourri tant en retour. Je suis en déficit énergétique.
Quand je suis en déficit énergétique, ne pas être nourri en retour peut se compenser par de la méditation ou un moment de recharge personnelle.
En revanche, quand je suis en déficit énergétique, la froideur de certaines personnes, le « je t’aime pas toi » devient insupportable.
Stratégie
Ne pas donner tant d’attention à ceux qui ne peuvent me la rendre ? Mais alors, à quoi bon vivre ?
Donner l’attention mais ne rien attendre en retour. Il est probable que l’attention sera moindre d’ailleurs car l’énergie sera gérée non pas en fonction de la connexion / relation rêvée mais en fonction de la réalité.
Ne jamais, jamais me retrouver confronter à un (ou plusieurs) battants froid quand je suis en déficit énergétique et seule.
De quoi aurais-je eu besoin ?
D’être accueillie, car je ne connaissais personne et tout le monde se connaissait.
Qu’on me tire pas la gueule à la minute où on me voit (je pense à Léo en particulier), ce qui implique une démarche de vérité en soi
Qu’il y ait une forme de veille pour vérifier que tout nouvel arrivant est ok et occupé, parce que humainement, tout seul dans un nouvel endroit, on a besoin de quelqu’un pour nous sécuriser et nous dire quoi faire.
Que chacun soit responsable du bien-être des autres, ce qui veut dire être vigilant sur comment les autres se sentent, comme Céline ou ALexis
Et non seulement percevoir, mais avoir la force et la détente pour aller au devant l’autre pour voir son besoin.
Ce qui nous emmène au fait que seuls peuvent cela ceux qui prennent soin de leur âme, de leur intérieur.
Donc une dynamique de nettoyage/vérité intérieur pour tout le monde, car comment être présent à l’autre si on ne prend pas soin de sa propre âme ?




